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LES GIGOTS BITUMES : UN ESPRIT, UN GROUPE

LES GIGOTS BITUMES : UN ESPRIT, UN GROUPE

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les petits mots de Moscato

Mes Seigneurs,

Hier soir, vous me régalâtes.

Petit match du vendredi soir à TERNAY, à l’extérieur, contre une équipe que l’on ne connaissait pas, à l’exception de moi-même qui en gardait un  très mauvais souvenir, d’il y a 7 ou 8 ans, pour quelques joyeusetés boxifères qui nous avaient valu une fin de match prématurée et … suturée pour certains !

Petit temps frais et humide, pelouse grasse et un effectif réduit de 16 joueurs au coup d’envoi … et pas plus au coup de sifflet final.

Les conditions idéales pour un match dont on se souviendra : pas de remplaçants, climat hostile, inquiétude, terre inconnue, crainte, la petite montée d’adrénaline, le petit truc qui vous sert les noisettes au coup d’envoi, qui vous dit qu’il va falloir vous y filer, qu’il faudra pas s’échapper, que ça va piquer …

La Compo :

1 – Paupiette 2 – Le Crâne (oui vous avez bien lu !) 3 – Poussin

4 – Pine d’Huître 5 – Dingo

6 – Didier Merdier 7 – Rantanplan 8 – Montauboule

9 – La Bricole puis Ben

10 – Eddy les belles baloches

12 – Frantz 13 – Sert-à-rien

11 – Gégé 15 – Portolan 14 – Toast

Staff technique, médical et consultant : Moscato

Est ce la présence de Yolan au bord du terrain, le souci de rendre les honneurs à mes bottes de pêches chaussées pour l’occasion, le petit mocassin Weston n’appréciant pas la boue, ou est-ce l’innovation magistrale d’un Crâne replacé au talonnage contre toute logique rugbystique, le poste étant comme-chacun-sait réservé à une élite dont peu font partie, mais hier soir, je peux vous assurer que vous aviez de la gueule, fringants, affûtés, solides sur les appuis, sérieux et appliqués mais avec ce petit ton badin qu’on enlèvera jamais aux Gigots-bitumes.

Autour du Crâne, talonneur d’un soir, deux pilars de métiers pour le bichonner, Poussin à droite et Paupiette à gauche : ils te l’ont materné comme un nouveau-né et notre Crâne affichait un immense sourire béat de bienheureux à la fin du match. Le garçon n’a pas donné sa part au chien ; il s’est accroché comme un pitt sur le mollet du facteur, il a lutté comme un acharné, un mort-de-faim, l’écume aux babines et nous a même balancé une ou deux belles charges de Chihuahua au milieu des dogues (alors que je le lui avais interdit de toucher la gonfle pour qu’il se concentre sur les tâches obscurs), à tel point que je pense que ce dépucelage aura pris le tour d’une véritable conversion. Nous reverrons donc le Crâne aux fauteuils d’orchestre, parmi les Messieurs de ce sport, brillamment intronisé qu’il fut au sein de l’aristocratie pilardière.

Quant au match ? Impecc.

Un premier tiers temps un peu hasardeux , équilibré mais brouillon, voire bordélique, athlétique mais très maladroit, où notre charnière à quand même beaucoup grincé, avec des transmissions dégueulasses de notre Bricole qui s’était déguisé en Mister Patate pour l’occase. De ses petits moignons qui lui servent de bras, il nous a gratifié d’une série de passes ignobles – à en énerver l’Eddy pourtant d’une grande patience - : même s’il est vrai que ce n’était pas une soirée à faire chanter le cuir et balancer des ogives tendues de 25 m vers les gazelles, il faut quand même avouer que notre Bri semblait avoir du caca dans les pognes ce début de match. Cela lui vaudra le Gigit-Bite un peu plus tard dans la soirée.

Quelques consignes bien appliquées à la mi-temps, la rentrée de Ben l’aboyeur pétrolifère à la mêlée et les mouches ont changé d’âne : le match a tourné à la démonstration. Physique payant et solidarité de chaque instant : les verdâtres de Ternéné n’ont plus vu le jour et se sont fait assommer d’un 6-0 sans appel. La volée de bois vert sur le cul.

Essai en force sur une série de pick-and-go à 5 m de leur ligne (j’en ai eu la gaule depuis mon bord de touche), un nouvel essai de 60 m à 25 passes comme contre Givors (j’ai littéralement joui dans mon froc), puis un débordement de Gégé-petite-salope sur son couloir (j’ai  regimbé comme un vieil excité priapique), et 2 grandes cavales de Toast aux appuis de folie à en écœurer l’autochtone (l’orgasme extatique absolu) etc etc  … 6 essais à rien.

Très bon match, très appliqué, très propre, très classe, avec des adversaires qui finissent submergés, genou à terre, mais contents de la partie car il n’y avait pas photo et – cerise sur le gâteau orange – ils ont apprécié l’état d’esprit. Cela étant, restons sur terre : ils n’étaient pas terrible, les verdeux de Ternéné : mollassons devant à l’exception d’un ou deux, et cafouilleux derrière. Ils ne vous ont pas vraiment mis en danger de tout le match et Didier Merdier et Rantanplan, nos moto-faucheuses du soir, leur ont coupé toute envie de briller à ces gugusses.

J’en profite pour dire que l’enthousiasme, la vaillance, le physique, … ne font pas tout au rugby. Il faut qu’on progresse techniquement. Et surtout, ce sport doit faire aussi fonctionner les neurones : il n’y a pas lieu de systématiquement accélérer ou envoyer vers les arrières ; il y a des soirs où ne peut pas se faire de grandes passes ou tenter des passes sur le contact, voire après ; il faut aussi savoir conserver le ballon, percuter bas, jouer au ras du gazon, près les uns des autres, reposer les troupes dans du jeu restreint ou aller chercher une touche chez l’adversaire, stratégie, gestion des temps forts, des temps faibles, etc etc … Et pied au plancher toute la partie, c’est pas possible, quand on a 40 piges, le souffle court et nicotiné, la corpulence colésterolée, et qu’on tente de courir avec un sac à dos rempli d’emmerdements !

Dans le détail, mention particulière à notre Portolan dont les interventions dans la ligne sont magnifiques : il fend la bise, allonge ses grands compas, rentre la bedaine, la truffe au vent, avec ses airs de faux lent, il brûle les miles et avale de l’asphalte comme une Pontiac GTO modèle 65 sur la Route 66, quelque part entre SANTA FE et ALBUQUERQUE, des riffs de Chuck Berry ou Bo Diddley à la radio, la calandre chromée, la ray-ban fière, la barbe de 3 jours du baroudeur solitaire, coucher de soleil sur l’Arizona, il chevauche toujours plus à l’Ouest pour une croisée qu’il appelle, ou une course qu’il redresse, sûr de ses moyens, sûr de sa liberté, sûr de sa classe de grand cow-boy dégingandé. Regardez le jouer, ce garçon est la lumière d’un match obscur.

Mention encore plus appuyée à l’attelage, nos deux bucherons du grand Nord canadien, Dingo et Pine-d’huître, qui nous ont sorti un match de titan. Alors là c’était du velu, du trapu, du mastock, ça coupe, ça taillade, ça remue de la bidoche comme du sapin, Timber et Tabernacle, ça charge, ça pousse, ça laboure ; un abattage, une mécanique de muscle et de sueur, tout à la hache et à la chainsaw, du sérieux, du solide, casquette de base-ball, chemise à carreaux et jean crado, ça transpire le Bourbon et la Bud, la vieille country de Merle Haggard dans le pick-up … Fallait pas s’y frotter à ces deux-là hier soir, parce qu’ils piquaient sauvagement, la poil rêche, la barbe drue. Avec des Messieurs comme ça, on peut voyager et on craint pas la neige, c’est moi qui vous le dit.

Et si je vous parlais de Môssieur Eddy ? Le seul demi 3e ligne centre d’ouverture au monde ? Le garçon leur a tout fait hier soir, de belles passes vers sa cavalerie, deux ou trois coups de tatane qui vous écoeure l’adversaire, des ballons arrachés avec ses 2 vérins tatoués, et ses putains de charges au près dans son style inimitable, la gonfle sur le bide, avec ses petites accélérations, ses petits pas dansants, ses entrechats de Noureiev nourri au cassoulet, un truc à lui qui vous le rend impossible à faire tomber, large et rugueux comme un platane, de ces grands arbres sans âge dont on recherche l’ombre protectrice. Môssieur Eddy c’est solide et électrisant, un bloc, souple et puissant à la fois, de rythme, de tension et pulsation comme le combo de Muddy Waters ou de Howlin’Wolf  qui vous conduit et vous porte jusqu’au petit jour venteux de Chicago dans la fumée et les effluves whiskyteux d’un juke joint mal famé du West Side.

Putain ! et ces Gigots-bitumes qui attaquent grand champ, te balancent des relances de 80 mètres, se trouvent sur le terrain, se transmettent le rognon comme une relique de Saint Blanco et te construisent des essais à 25 passes, ça aussi faut que je vous en parle : ça fait quand même deux matches de suite qu’ils nous font le coup, les bougres !

Une relance éperdue du fin fonds des 22, des gars au soutien qui s’engouffrent, s’arrachent, souquent au grand vent et vous astiquent des putains de passes bien justes, bien léchées car bien amenées, car bien appelées, dans une formidable sarabande sautillante et enjouée sur toute la longueur du pré, dansant comme un seul homme, un truc de Mardi-gras louisianais, Zydeco et Jambalaya, dans la cavalcade bordélique des accordéons de Clifton Chénier et Joe Mouton qui vous soulèvent et vous projettent, le rubboard qui vous électrise sur chaque contact et la batterie qui claque et rythme chaque nouvelle passe, chaque accélération, chaque intervalle, chaque avancée jusqu’au triomphe d’une ligne du bayou franchie dans un coït rugbystique total et béat.

Chapeau, Messieurs. Stetson, bien sûr !

Je ne me suis pas emmerdé un instant, ce match-là. Yolan non plus.

Quant à la soirée, elle fut chouette. Club-aousse à l’ancienne, des coupes et des photos jaunies sur les murs, des pompes à bière qui marchent et la rillette-maison sur un pain de campagne de derrière les fagots … là vous êtes tout de suite plus respectueux de nos hôtes, charmants garçons de terroir qui savent recevoir, simples, sérieux et guillerets à la fois, et vous font déraper une putain de gamelle de 45 kilos de la purée-maison de Tata Bertille et la bonne grosse bombasse de saucisses au jaja façon Comices agricoles, le truc qui vous rend amoureux des petits matin froid de campagne à la tuaille du cochon, bleu de travail et casquette, le truc qui vous fait penser l’œil humide à la France éternelle, fraternelle, ses clochers et ses labours, son 103 SP et son cheptel, ses repas du dimanche qui finissent pas, la goutte de brutal dans la tasse à café, les gosses qui tournent autour de la table, la clope grillée au coin du feu…

Ché pas vous, mais moi j’adore. On se sent bien, dans ces moments-là, on est entre nous, comme d’autres avant, et comme d’autres après nous, ça chambre, ça rit gras, ça refait le match, un rot à peine étouffé, un chant mal assuré mais qui fait plaisir, bras dessus-dessous, autour du cochon, du rouge qui râpe et de la patate qui brûle le palais, qui vous réunissent, vous font communier à la même foi, celle d’une culture unique et de plus en plus anachronique hélas, ce rugby qui rapproche et qui grandit les hommes.

Ca doit bien faire 2 ou 3 ans que j’avais pas sorti la plume (du moins celle-là, rectifie ma femme !). Ce sont justes quelques lignes à la gloire du plus beau des clubs : parti de rien, mais alors vraiment rien du tout ! brinquebalant, chaotique mais toujours joyeux, les Gigots-Bitume, le Rugby Club du BTP de LYON, depuis 7 ans, et qui nous réunit de semaine en semaine autour d’un maillot qu’on chérit par dessus tout, tous, ensemble, personne de côté, tous là, tous parties prenantes de sa légende bâtie d’une foule de petites anecdotes et de grands moments … mordez dedans, les gars, c’est la vie, la vraie, pleine de jus, simple et gaie, humble, franche et sans calcul.